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Danser

En quelques semaines, c'est déjà une quinzaine de vos créations que vous avez offertes à la lecture des membres du site. Voici l'une d'elles, reproduite avec l'accord de son autrice dans la partie publique du site.

Si les débuts de s'écrire.fr étaient centrés sur la correspondance, le partage de textes marque le début d'une ouverture progressive à d'autres moyens de se relier par l'écriture, aux autres et à soi-même.

Ce premier aperçu donnera peut-être envie au visiteur aventureux de pousser la porte. Il y est question, là aussi, d'apprendre à se relier.

Leurs efforts impuissants ne sont presque jamais parvenus à me traîner en boîte de nuit. D’aussi loin que je m’en souvienne, et mes camarades s’en trouvaient désarmés, je ne dansais pas. Qu’avais-je alors, figée devant leurs corps en mouvement, qui perlaient sous les projecteurs ? Pourquoi ma joie, pourtant présente, n’égalait pas leurs manifestations ? Ils semblaient vivre leurs meilleurs moments, tous, à l’intérieur d’eux-mêmes, les uns à côté des autres. La honte m'accablait de ne pas savoir les rejoindre.

Dans ces moments-là, il ne reste plus qu’à jouer un rôle. Cela peut paraître absurde, mais nous avons bien appris à protéger notre vulnérabilité.

Je me suis souvent demandé pourquoi il y en a, comme ça, qui dansent. Et d’autres pas.

Des années plus tard, la coquille fragile qui entourait cette carence s’est brisée. Mes croyances d’argile se sont écaillées : nous pouvions danser autrement. À deux, à dix, ou à cent. En ronde, en chaine, en étreinte aussi. J’ignorais que cela puisse exister. Comment avais-je pu vivre sans ?

S’il y a un monde où chacun vit l’un à côté de l’autre, il en existe un autre où l’on danse ensemble. Les corps alors ressentent puis dialoguent, des échos depuis les abîmes, des émotions jamais aussi intensément éprouvées. Les rencontres de parquet sont des vertiges que l’on ne cesse de vouloir provoquer : une addiction. Retrouver les cœurs en liesse et la beauté d'une joie pure et spontanée devient une quête où tout prend sens. Puis l’on accepte peu à peu le risque de se heurter à nos projections, aux rendez-vous manqués. On finit par réaliser que les instants de grâce adviennent lorsqu'on ne les attend plus.

Alors que j'imaginais des monuments immuables, je tiens dans mes mains tout à coup et l’espace d’un instant, la fragilité de nos existences, en même temps que l’énergie grandiose qui peut s’en dégager. Danser, c’est relier son corps au monde. C’est ouvrir son âme et accueillir cet autre, au creux de ses ailes, dans une infinie douceur. Permettre cette envolée.

Oui c’est ça, danser, c’est planer littéralement. Et aimer inconditionnellement.

par Musardant, le 13 mai 2026